Discours prononcé en commémoration des femmes disparues et assassinées - Centre d'Amitié autochtone, Montréal, février 2017
Flasmob dinner to hounour lives of missing and murdered women
"Je vous remercie sincèrement pour l’invitation de ce soir. Et je tiens à préciser que ce ne sont pas juste des paroles de circonstances. Les femmes autochtones du Québec subissent depuis très longtemps de nombreuses formes de violences et de dénis d’une ampleur considérable et ce soir encore, vous êtes le témoignage du travail de longue haleine et de la mobilisation qui se poursuit pour les femmes autochtones disparues et assassinées. Prendre le temps de penser aux autres et nous donner, ME donner, un temps de parole dans cet espace est un cadeau inestimable, et je l’apprécie plus que tout.
J’ai été invitée aujourd’hui pour partager avec vous quelques mots sur l’impact de l’islamophobie dans le quotidien des femmes musulmanes au Québec.
Permettez-moi de commencer par une anecdote plutôt révélatrice. Il semble y avoir une phobie collective assez répandue parmi les femmes musulmanes, malgré leur grande diversité. C’est celle de se tenir trop proche du bord du quai du métro, de crainte d’être poussée sur les rails. Alors on se tient éloignées, sait-on jamais. Certains diront qu’il ne s’agit ici que d’un réflexe de sécurité sain et normal. Mais lorsqu’une telle pensée est consciemment ancrée dans la tête d’un groupe de personnes bien particulier, elle est révélatrice d’un problème de société.
Les femmes musulmanes québécoises sont affectées quotidiennement par ce qui se dit dans la société. Nous sommes nombreuses à mal dormir la nuit, même pour les plus optimistes et endurcies d’entre nous. Parce que le mal est insidieux et nous ronge à petit feu, parfois sans qu’on le réalise vraiment.
En tant qu’avocate, je suis pleinement au fait des discriminations et des harcèlements subis par les femmes musulmanes dans le monde de l’emploi, l’accès au logement, certains services, etc. Je pourrais également vous parler longuement des agressions subies par certaines, telles que les injures, les coups de pieds, ou les crachats. L’humiliation pour une femme voilée de se voir refuser l’accès à un espace public ou la possibilité d’aller se baigner en famille. Ces femmes peuvent être jeunes, diplômées, impliquées. Mais quand un instant de bonheur familial ou amoureux risque à tout moment de se transformer ou d’être vu comme un geste de militantisme politique, beaucoup choisissent alors de rester invisibles et de rester chez elles.
Mais il existe une violence islamophobe encore plus sournoise, à la source de tous les maux et que nous ressentons chaque jour avec une grande force.
Cette violence médiatique qui nous efface ou nous invite à participer à des mises en scènes toxiques pour mieux nous trahir, avec parfois quelques courts espaces de temps bienveillants à notre égard, ou devrais-je dire semi-bienveillants, lorsque des musulmans sont tués dans une mosquée, par exemple. Cette même violence médiatique qui nous oblige à renégocier constamment les images choisies pour nous représenter dans les journaux, pour qu’elles soient conformes à notre réalité et non aux fantasmes des uns et des autres.
Celle qui nous vole notre voix, nous infantilise ou nous étudie comme des rats de laboratoire, sous le couvert d’une neutralité soi-disant experte.
Cette violence qui nous pousse à nous construire uniquement dans le regard de l’autre et contre les clichés, en oubliant parfois de nous souvenir QUI nous voulons être vraiment.
Cette même violence qui nous fait souvent hésiter entre protéger nos enfants le plus longtemps possible, ou les outiller dès leur plus jeune âge pour qu’il soit fort face à l’adversité.
Parce que l’on ne peut jamais savoir jusqu’où les choses peuvent aller, la violence islamophobe se répercute parfois jusque dans les familles, quand la peur fait parler les proches : Fais attention à toi. Sois plus discrète, Parle-moins, fais-en moins. Fais-attention à toi. Enlève ton foulard, il va t’arriver quelque chose.
Être victime et coupable à la fois, les femmes musulmanes connaissent. J’ai une pensée particulière aujourd’hui pour Naima Rharouity, cette femme musulmane décédée dans le métro en 2014, et qui même morte, n’aura pas trouvé grâce aux yeux d’une grande partie de l’opinion publique québécoise, simplement parce qu’elle portait un hijab. J’ai une pensée également pour ses deux enfants, qui ont aujourd’hui environ 8 ans et 11 ans.
Mais laissez-moi aussi vous parler de la résilience des femmes musulmanes du Québec qui ont avec le temps appris à travailler ensembles, à s’écouter et à se respecter dans leurs divergences. Qui se sont organisées pour ne plus se sentir seules à travailler et avoir l’impression de parler dans le vent. Qui s’impliquent dans chaque sphère de la société québécoise et qui continueront à le faire malgré les obstacles.
J’imagine que plusieurs d’entre vous sont fatigués. Je pense que nous le sommes tous un peu. Et c’est pourquoi je suis si heureuse d’être là ce soir. Parce que chaque occasion de se réunir est une source d’énergie, de réconfort et d’inspiration.
Parce qu’on a fait comprendre à Madame Eva Ottawa que les enjeux d’une minorité de femmes ne feraient jamais partie des enjeux sociétaux qui comptent vraiment.
Parce que cette salle ici ce soir est remplie de personnes fortes, intelligentes et courageuses qui n’hésitent pas à sacrifier leur confort de vie personnel pour ce en quoi elles croient.
Parce que je crois profondément qu’aucune paix sociale réelle et durable ne se construit sur des injustices, qu’il est de notre devoir de nous parler et de nous soutenir, et que nous avons beaucoup à apprendre les uns des autres et les unes des autres.
Refusons d’être invisibles. Refusons d’être silencieuses.
Merci."
Coline Bellefleur